C’est un tournant historique. Des européennes aux régionales, l’écologie politique s’installe désormais comme un espace autonome dans le paysage politique français. Mais devant l’ampleur des défis auxquels doivent répondre nos sociétés, la consolidation est une nécessité absolue. Il faut nous inscrire dans la durée et honorer ce rendez-vous avec l’histoire sous peine de disqualifier notre critique de l’irresponsabilité de ceux qui ne font rien, à Copenhague ou ailleurs, parce qu’ils sont incapables de dépasser leur petits intérêts particuliers.
Nous avons besoin d’une structure pérenne et souple à la fois, capable d’élaborer des positions collectives et de porter le projet écologiste, sans s’abîmer dans la stérilité des jeux de pouvoir ou la folle tempête des égos en compétition.

Soyons clair : il est hors de question d’abandonner aux appareils de parti, cette dynamique de renouvellement politique et social. Cela reviendrait à nous installer au cimetière, déjà bien encombré, des espérances déçues. Je reconnais d’ailleurs que sous la pression des échéances électorales, nous avons trop longtemps repoussé la question de la forme de notre mouvement, au point de laisser le rêve en friche. Entre simple marque électorale et réseau purement virtuel, Europe Écologie est restée une projection, où chacun pouvait voir midi à sa porte. D’ailleurs, les résultats contrastés de nos listes au premier tour des régionales soulignent le succès de ceux qui ont respecté l’esprit du rassemblement face à ceux qui se sont contentés d’en appliquer formellement la lettre, le réduisant à une simple tactique d’ouverture. Sans en renier l’histoire récente, il est temps d’incarner l’écologie politique dans un corps nouveau, une forme politique largement inédite, décloisonnée, pour mener la transformation de la société

Abstention, populismes, clientélisme… Cette élection le prouve encore : depuis des décennies, le fossé n’a cessé de se creuser entre la société et le politique. Le divorce démocratique est profond entre des logiques partidaires complètement déracinées qui fonctionnent en hors-sol et une société active, diverse, créative mais sans illusion sur la nature et les formes du pouvoir qui s’exerce sur elle. Les partis politiques d’hier étaient de véritables lieux de socialisation et d’apprentissage de la cité. Mais aujourd’hui ils se réduisent le plus souvent à des structures isolées de la société, stérilisées par de strictes logiques de conquête du pouvoir, incapables de penser et d’accompagner le changement social, encore moins d’y contribuer.
Parti de masse caporalisé ou avant-garde éclairée de la révolution, rouge voire verte : ça, c’est le monde d’hier. Celui de la révolution industrielle et des partis conçus comme des machines désincarnées, sans autre objet que le pouvoir. Comme des écuries de Formule 1, ces belles mécaniques politiques peuvent être très sophistiquées et faire de belles courses entre elles, mais elles tournent en rond toujours sur le même circuit, avec de moins en moins de spectateurs.

Le mouvement politique que nous devons construire ne peut s’apparenter à un parti traditionnel. Les enjeux du 21e siècle appellent à une métamorphose, à un réagencement de la forme même du politique. La démocratie exige une organisation qui respecte la pluralité et la singularité de ses composantes. Une biodiversité sociale et culturelle, directement animée par la vitalité de ses expériences et de ses idées. Nous avons besoin d’un mode d’organisation politique qui pense et mène la transformation sociale, en phase avec la société de la connaissance. J’imagine une organisation pollinisatrice, qui butine les idées, les transporte et féconde d’autres parties du corps social avec ces idées. En pratique, la politique actuelle a exproprié les citoyens en les dépossédant de la Cité, au nom du rationalisme technocratique ou de l’émotion populiste. Il est nécessaire de « repolitiser » la société civile en même temps que de « civiliser » la société politique et faire passer la politique du système propriétaire à celui du logiciel libre.
Je n’oublie pas l’apport important des Verts pendant 25 ans pour défendre et illustrer nos idées dans la vie politique française. Néanmoins, non seulement la forme partidaire classique est désormais inadaptée aux exigences nouvelles de nos sociétés, mais je crois en outre que tôt ou tard, elle entre en contradiction avec notre culture anti-autoritaire, principe fondamental de la pensée écologiste. Ni parti-machine, ni parti-entreprise, je préférerais que nous inventions ensemble une « Coopérative politique » – c’est à dire une structure capable de produire du sens et de transmettre du sens politique et des décisions stratégiques. J’y vois le moyen de garantir à chacun la propriété commune du mouvement et la mutualisation de ses bénéfices politiques, le moyen de redonner du sens à l’engagement et à la réflexion politique.

Si cette Coopérative a évidemment pour objectif de décider collectivement aussi bien des échéances institutionnelles d’ici 2012 que des grandes questions de société, sa forme définitive n’est pas encore fixée. Il reviendra à ses membres d’en définir les contours, la structure et la stratégie. Ce débat doit être ouvert. Pour cela, j’appelle à la constitution de Collectifs Europe-Ecologie-22-mars. Constitués sur une base régionale ou locale pour éviter tout centralisme anti-démocratique, ces collectifs seront de véritables Agoras de l’écologie politique, modérées sur www.europeecologie22mars.org.

Leur principale mission étant de penser la structuration du mouvement, ils resteront une étape transitoire, qui devra céder la place à la Coopérative qu’ils auront contribué à construire. Pendant toute la durée de leur existence, ils respecteront un principe de double appartenance, pour les associatifs, les syndicalistes et même ceux qui sont encartés dans un parti politique. Parce qu’on peut être vert, socialiste, cap21, communiste, que sais-je encore, et partie prenante de cette dynamique collective. Encore une fois, l’important est moins d’où nous venons, mais où nous voulons aller, ensemble. C’est l’esprit même du rassemblement qui a fait notre force, cette volonté de construire un bien commun alternatif.
Le moment venu, chaque membre de la Coopérative votera pour en consacrer démocratiquement la naissance. Jusqu’ici, Europe Écologie s’est contenté d’être un Objet politique assez inclassable. L’enjeu de la maturité, c’est sa métamorphose en véritable Sujet politique écologiste autonome, transcendant les vieilles cultures politiques
“.  Dany COHN-BENDIT

Retrouvez l’appel du 22 mars ici !

et sur le site de Libération

Après Copenhague, nous pouvons avec force nous interroger sur le défaut flagrant de cohésion de l’Union Européenne quant à la politique énergétique. Si l’ONU porte une part de la responsabilité de l’échec de la COP15, l’Union Européenne n’est pas exempte de sa responsabilité, les voix discordantes illustrant douloureusement l’échec global d’une gouvernance mondiale multilatérale.

Je me suis rendu à Copenhague sans illusions et en suis revenu optimiste. Rien d’étrange à cette contradiction avec beaucoup d’autres présents : la divergence des intérêts des Etats, tant au sein de l’Union Européenne que dans le reste du monde, reste un travers que nos gouvernants n’ont jamais su surmonter. Albert Einstein disait qu’un problème sans solution est un problème mal posé. Et si l’optimisme est, je le crois, une utopie, cela ne s’oppose pas au fait que les réalités à venir appartiennent à notre façon de les concevoir, de les appréhender et de les engendrer, car je suis résolument convaincu qu’il n’y a en effet pas de problème humain qui n’ait de solution à notre portée.

La communauté internationale se résume à un ensemble d’États réunis autour de l’idée de la primauté de leurs intérêts particuliers et incapables de renoncer, à l’échelle mondiale, à une souveraineté absolue et à la divergence de ces intérêts, dans des domaines pourtant supranationaux. Or, ces intérêts sont facilement corrompus au nom d’un productivisme qui demeure la nourriture prioritaire du consumérisme global et de la vacuité ambiante. C’est de l’aliénation sociale ! A Copenhague, les Nations Unies se sont rendues coupables de l’échec, par leur habituel manque de coercition. Et, contrairement à ce que prétend en France l’UMP, non, ce n’est pas Nicolas Sarkozy qui a initié le sommet de Copenhague ni lui qui aurait permis d’aboutir à un quelconque accord, s’il y en avait réellement un !

Le détricotage insupportable des propositions initiales, évacuant les problématiques des ressources ou encore le risque de guerres que font encourir les migrations climatiques, ou le refus sino-américain d’un Kyoto II, sont une négation d’enjeux géopolitiques pourtant évidents !

Le rêve européen passe par la construction d’une Europe politique. Or, le TCE a échoué, Lisbonne échoue, Copenhague illustre, une fois encore, l’incapacité absolue des Européens, avant même de pouvoir se faire entendre, à accorder leurs violons pour constituer un orchestre harmonieux sur la question du climat et de l’énergie. Et comment saurait-il en être autrement !? L’Europe, aujourd’hui mi-intergouvernementale, mi-communautaire, continue d’échouer, s’éloignant de plus en plus de la confiance de ses citoyens. La solution qui n’a pas été expérimentée réellement, c’est le projet Spinelli : une Europe fédérale, qui sera capable, tout en valorisant sa diversité, d’unir les intérêts des Européens, dans tous les domaines.

L’Europe doit ainsi s’engager dans cette solution fédéraliste, au lieu de continuer, comme l’a dénoncé en février dernier Daniel Cohn-Bendit au Parlement, à s’enliser dans cette voie qui s’avère incapable de doter l’Union de politiques communes cohérentes en matière d’énergie, de justice, de fiscalité, de flux migratoires, de santé, de retraites, de défense et, dans une moindre mesure, de politique extérieure …

L’Allemagne est plus sensible, par son histoire, à cette solution, que la France qui vit un retour au jacobinisme forcené et réaffirme la monarchie républicaine qui fait loi et qui interdit l’innovation démocratique, l’expérimentation institutionnelle du parlementarisme régional et réduit l’autonomie de ses territoires et les perspectives de croissance de la coopération décentralisée.

La supranationalité de la question énergétique est la cause évidente de l’échec de la COP15 : la divergence des intérêts particuliers des Etats, comme la divergence du couple franco-allemand (l’Allemagne orientée vers une volonté de sortie programmée du nucléaire, la France renforçant en revanche son parc nucléaire).

En matière institutionnelle, la gouvernance mondiale est attendue sur une base des blocs continentaux comme, en matière énergétique, la solution la plus pertinente est la diversification et la proximité des modes de production d’énergie. Dans notre monde globalisé, le multilatéralisme qui doit présider à la résolution des problèmes se heurte à ce que j’appelle l’egologie.

Face à la crise systémique et à l’urgence sociale, écologique et démocratique, qui touchent la société mondiale, il est temps que l’intérêt particulier cesse de crier plus fort que l’intérêt général. Notre monde globalisé reste gouverné par les divergences souveraines. La question devient aujourd’hui, non pas de se demander quelle planète nous laisserons à nos enfants, mais quels enfants nous laisserons à notre planète ! Leur lèguerons-nous notre courte vue !? « A Copenhague, je n’ai pas vu des hommes d’État mais des hommes d’affaires », dénonce Corinne Lepage.

Chacun fait de la portée de son regard la limite du monde. Gageons que nous saurons commettre jusqu’à terme une douce révolution mondiale des mentalités qui transformera ses institutions de façon à éradiquer la pauvreté, première des injustices dont découle les autres inégalités sociales et qui engagera une évolution soutenable, et non pas une décroissance, qui appartient au constat actuel. Il n’est plus question de changer les règles du jeu, il est impératif de changer le jeu. On ne changera pas les Hommes d’aujourd’hui, mais nous pouvons aujourd’hui changer le monde de demain. Nul n’échappe à cette responsabilité immense. Parce que l’activisme est plein de sens, je persiste, d’une part, à ne me faire aucune illusion et, d’autre part, à être un indécrottable optimiste.

Retrouvez cet article sur le site web et dans les pages Opinions (version allégée) du magazine ParisBerlin (n° 50 de mars 2010) ainsi que parmi les Chroniques européennes de mon émission Ton Libre sur Radio HDR (édition du 11 mars 2010).

La petite sirène de Copenhague

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